Infodujour

14 JUILLET 2013

Témoignage : « Achetez malin, achetez biffin »

À l’heure où, à l’autre bout du monde, s’effondrent sur des employés sous-payés les usines de ces marques qui inondent nos marchés de consommation, ce sont 730 000 tonnes de déchets par an qui sont incinérées à Paris, capitale d’un pays où l’on s’inquiète d’être entré en récession et de battre des records de taux de chômage. Alors même que tout le monde s’accorde sur la nécessité de prendre à bras-le-corps les questions d’écologie et d’emploi, il faut pointer du doigt le problème : nous nous livrons aujourd’hui à une destruction systématique de richesses. Ce, au profit du développement de circuits économiques qui ont fait la preuve de leur peu de considération pour les questions environnementales et le code du travail : détruire nos richesses, c’est recréer de la demande pour leurs produits, c’est encourager leur modèle de gestion des ressources matérielles et humaines. Recycler, récupérer, ce serait pourtant mettre un frein à l’incinération, la décharge et l’extraction toujours renouvelée de matériaux de plus en plus rares ; cette œuvre plus que jamais nécessaire, c’est celle qui résulte du travail des biffins.

Les biffins ou chiffonniers (1) sont les personnes qui vivent de la récupération et de la revente d’objets d’occasion issus de leurs biens personnels, d’échanges privés ou du glanage de biens abandonnés. Premiers recycleurs professionnels, acteurs historiques du développement économique de Paris par le marchandage de rue, inventeurs des marchés aux puces qui font la gloire touristique de cette ville (2), les biffins pourraient aujourd’hui s’affirmer comme les pionniers de l’économie verte et solidaire que chacun appelle de ses vœux. La biffe est pour un grand nombre de personnes vivant aujourd’hui sous le seuil de pauvreté un moyen nécessaire pour gagner sa vie dans des conditions décentes, avec indépendance et dans un noble but. Pour de nombreuses autres, c’est le moyen nécessaire pour s’équiper à un prix très inférieur à celui du marché du neuf. Pourtant, loin d’être valorisés à ces titre, les biffins sont aujourd’hui assimilés à tort à des vendeurs à la sauvette, et n’ont plus les moyens d’exercer légalement et dignement leur activité. Face au prix très élevé des places sur les marchés, vide-greniers et brocantes, face à l’absence ou à la très forte limitation de l’espace qu’on a pu structurer autour de leur activité (3), les biffins sont en grande majorité contraints de travailler hors du cadre légal qu’on persiste à leur refuser, malgré leurs demandes répétées. Ils sont ainsi exposés aux pires conséquences de la pauvreté et de l’absence de droit – insécurité, harcèlement policier, isolement et rejet.

Biffins (DR)

Biffins (DR)

Face à cette situation, dans laquelle la Ville de Paris, comme la plupart des grandes agglomérations françaises, s’enlise depuis bientôt 10 ans, il devient urgent de structurer des solutions concrètes, et ainsi de redéfinir le rôle de la biffe dans l’espace socio-économique. La récupération des biens et des matériaux en amont de la collecte municipale, et la mise en vente de ces produits peut et doit être organisée efficacement, plutôt que de faire l’objet d’octroi privilégié, par des municipalités qui les consacrent à l’incinération. Nous considérons que les déchets sont des richesses, récupérables en leur état ou moyennant réhabilitation, ou recyclables comme matière première secondaire. Il est pour nous une évidence que suivre cette voie est le seul moyen de sortir de l’impasse d’un système productiviste, extractiviste et menaçant les équilibres sociaux en France et à travers le monde. L’organisation de marchés des biffins, l’octroi de places à un prix abordable par tous, sont des solutions simples, directes et applicables immédiatement, car actées(4). L’objectif « zéro déchets » n’est pas un vain mot ou une fin innatteignable ; c’est le seul moyen de continuer à assurer nos besoins à long terme, produisant et consommant non plus en ligne droite mais de manière circulaire, directement du recycleur à l’acheteur. Ce recyclage populaire et citoyen commence par le tri sélectif de chacun; l’organisation de circuits de redistribution permettant que ces richesses soient récupérées en est la deuxième étape; la réhabilitation, l’estimation, la remise en vente sont les étapes suivantes, que les biffins exercent déjà et dans lesquelles ils ont développées de hautes compétences. Le recyclage spécialisé des matériaux (plastiques, déchets biodégradables, papier, métaux…) en constitue le prolongement, et ouvre la perspective de nouveaux emplois et d’une relocalisation des compétences, « zéro déchets » allant de pair avec « plein emploi ».

Il s’agit enfin de définir une véritable juridiction la concernant, sur le modèle de la conception populaire du droit. L’accès au déchet est en effet, comme l’accès à l’eau, un droit humain fondamental pour vivre ; ce sont là des ressources qui ne peuvent être abandonnées par les juridictions nationales européennes et internationales, sous peine de  se retrouver en proie aux rapports de force sauvages de la concurrence marchande  ; ils doivent être exploités en vue de la défense de l’intérêt général. Il nous faut donc instaurer, dans la continuité du droit au glanage des siècles agricoles, le droit à la biffe des siècles post-industriels.

1. CF le premier répertoire des métiers de France sous St Louis (1280)

2. Les puces de St Ouen sont, après la Tour Eiffel et le Mont St Michel, le 3e site touristique le plus visité de France.

3. 100 places ont été ouvertes en 2009 au Carré des biffins, et 50 à Porte Didot en 2011; or on estime aujourd’hui à 2200 la population des biffins exerçant en Île de France (cf étude MIPES)

4. Financements disponibles depuis les votes et décisions démocratiques du Conseil de paris de Juin 2010, et du Conseil Régional d’Île de France de décembre 2010.

Samuel Le Coeur
et Fobia Del Tarif