http://le75020.fr/paris-XXe-75020-20e-arrondissement/vie-locale/police-vie-locale/65272-serge-quilichini-commissaire-du-20e-on-tient-larrondissement.paris-75020-info#.U8PVNagkH1w

 

"Le75020.fr : Y-a-t-il une spécificité du 20e arrondissement sur un type de délit ou de crime ?

Serge Quilichini : Déjà le trafic de stupéfiants. Ce ne sont pas toujours des immenses trafics. Le point de deal important c’est le 140 rue de Ménilmontant. On y fait régulièrement des arrestations. La configuration du 140 Ménilmontant est difficile : le trafic y est enkysté. Il faudrait des actions d’envergure comme à la cité Reverdy dans le 19e. Il faudrait un travail de très longue haleine de la PJ pour pouvoir mettre les trafics à jour. A notre niveau on n’a pas les moyens. On fait des gardes à vue pour refus d’obtempérer, outrage ou rébellion, pour toutes sortes de délits qui attendent une réponse immédiate. La réponse ne peut pas être retardée. Sinon ça serait un déni de justice. 

Il y a aussi la question des ventes à la sauvette de la Porte de Montreuil qui est totalement spécifique. Les puces normales de la Porte de Montreuil sont là depuis très longtemps. Et au fur et à mesure est venue s’agréger cette population de vendeurs à la sauvette. Ils vendent des pantalons, des chaussures, des CD, etc… Ils posent problème par leur nombre. Les riverains se sentent dépossédés de leur propre habitat. Les jours de puces, il y a un brouhaha, des comportements inciviles, des gens qui urinent, qui jettent des détritus. Parfois il y a des rixes mais c’est plus rare.

Les marchandises des vendeurs à la sauvette sont rarement des choses recellées. C’est de la récupération. Il y a aussi un peu de contrebande de cigarettes. On a filé une affaire il y a trois semaines à ce sujet.

On travaille aussi beaucoup avec la mairie sur la question des vendeurs à la sauvette. On a demandé que la passerelle Lambeau (prolongement de la rue Lucien Lambeau qui passe au-dessus du périphérique, ndlr) soit fermée. Celle-ci sera fermée le weekend prochain.  J’imagine bien que les gens qui occupaient la passerelle Lambeau vont se déporter. Mais ça sera plus facile de les contenir, parce qu’on ne sera pas dans un endroit restreint, exigu, dangereux. A charge pour nous, avec les forces que l’on a, de les tenir davantage. On compte beaucoup sur les CRS parce que dès lors qu’il y a les CRS, on arrive à avoir une situation claire.

 

Le75020.fr : Comment procédez-vous ?

Serge Quilichini : On n’interpelle pas. Le simple fait de voir les policiers,  les vendeurs s’en vont. Avec une section de CRS on arrive à avoir un nombre suffisant pour travailler en sécurité, et faire en sorte d’évacuer les vendeurs.

 

Le75020.fr :  Ne se déplacent-ils pas ailleurs, dans le quartier Coutures côté Bagnolet par exemple ?

Serge Quilichini : Il y a une petite intrusion place Eugène Varlin côté Bagnolet mais on est quand même dans la zone élargie des puces. Avec la ZSP et donc le renfort de CRS, forcément il y a plus de dilution. Ca crée des petits points de vente mais sur le périmètre qui reste celui de la porte de Montreuil. Je discute aussi avec les riverains de la place Eugène Varlin qui essaient de faire des animations pour récupérer leur place, mais ça n’est pas facile.

 

Le75020.fr : vous connaissez sans doute l’association AMELIOR qui s’occupe de défendre les biffins et leur droit à vendre dans la rue. Ils organisent régulièrement à Montreuil sous la halle la croix de chavaux  un marché sur lequel les biffins peuvent vendre leurs objets de manière régulée. Que pensez-vous de cette initiative ?

Serge Quilichini : C’est un point de fixation qui serait à mon sens défavorable parce que on irait vers une installation pérenne de ces problématiques. Cela contribuerait à fixer et à autoriser la vente de produits dont on a aucune connaissance sur l’origine.

 

Le75020.fr : Selon vous, c’est une question qui mérite un traitement social ?

Serge Quilichini : Le domaine social n’est pas ma compétence. Moi je suis comptable de la tranquillité publique, c’est tout. Les élus, les riverains, le prefet de police m’interpellent là-dessus. Donc je suis dans l’obligation d’apporter une réponse en terme de tranquillité publique, de faire en sorte que les gens qui habitent là, les gens qui passent, puissent avoir une situation satisfaisante. Je ne porte pas de jugement sur les gens qui viennent vendre."

 

tribune de l'association AMELIOR (1)

Il existe, dans le 20e arrondissement de Paris, une communauté de biffins récupérateurs-vendeurs, à proximité du marché aux puces de la porte Montreuil dont chacun connaît l'existence. Ce marché, aujourd'hui de délégation de service public, doit sa création en 1860 à la présence des chiffonniers biffins parisiens dans ce qui s'appelait à l'époque "la zone". Cette corporation de travailleurs en charge du recyclage des matériaux, reconnue depuis le Moyen-Âge, était en effet chassée du centre de Paris vers ses portes, où les biffins basèrent leur activité. Collaborant avec les artisans, les entreprises et  l'industrie, ils parvenaient à ces objectifs économiques que nous appelons aujourd'hui zéro déchet, développement durable, économie sociale et solidaire ou encore économie circulaire.
Lorsque la gestion des déchets devint, avec les prérogatives du préfet Poubelle en 1884, communale, certains biffins se professionnalisèrent et devinrent puciers, fripiers-brocanteurs ou antiquaires. Cette invention des marchés aux puces fut suivie de celles des vides greniers, des brocantes, des sites de vente en ligne ou des ressourceries et recycleries subventionnées. Ainsi, les communautés d'Emmaüs de l'Abbé Pierre ne se sont lancées dans l'activité de "bric à brac" qu'après 1951, sous l'impulsion des biffins.
 
Depuis quelques années, le marché aux puces de la porte Montreuil dans le 20eme arrdt est confronté à une problématique tout à fait "spécifique", à savoir qu'il n'y est pas aménagé d'espace de vente organisé pour les biffins. C'est pourtant le cas des deux autres marchés aux puces parisiens : aux puces de St Ouen, on trouve en effet le Carré des biffins, organisé par l'association Aurore à la porte Montmartre, et soutenu par la mairie de Paris et la mairie du 18eme (2). Aux puces de Vanves, la mairie du 14eme expérimente un espace porte Didot. Ce droit à la biffe est pourtant refusé aux biffins du 20eme arrondissement. Cela constitue une injustice du point de vue de l'égalité des territoires et de l'accès au droit individuel, pour des personnes déjà précaires, rejetées de la pauvreté vers la misère, et exposées à la violence de la répression, au harcèlement policier et parfois à la destruction de leurs biens. Politique injuste et coûteuse qui dure, malgré les revendications des biffins, depuis plus de 5 ans. De nouveaux fonctionnaires de police ne cessent d'être mobilisés sur cette zone, et la location par la mairie de Paris de camion-bennes d'une société privée depuis 2010 coûte à elle seule 180 000 euros par an (3).

Ainsi, depuis des années, les biffins sans place voient leur conditions de travail se dégrader, du fait de cette absence de volonté politique de mener une action sociale. Alors que le chômage et la précarité ne cessent d'augmenter, ils sont contraint de "vendre a la sauvette" leurs produits issus de la récupération. Pourtant, comme l'Abbé Pierre l'avait bien compris, la biffe permet de lutter contre la pauvreté, et contribue à réduire le gaspillage et la pollution. Ces objets proviennent en effet souvent du glanage sur la voie publique, ou encore de dons ou de possessions privées. Comme le souligne le commissaire du 20eme, "les marchandises des vendeurs à la sauvette sont rarement des choses recellées. C’est de la récupération."

La gestion policière de la rue Lucien Lambeau, consistant à essayer de "contenir" le marché des biffins "à la sauvette", n'a jamais apporté d'autre résultat que le déplacement de ces marchés, leur "dilution", en effet, dans les rues adjacentes, ou vers les quartiers de Belleville et Barbès-Rochechouart, parfois vers la ville de Bagnolet. L'absence de poubelles, de toilettes, de ramassage public des déchets en fin de journée, d'organisation du placement... Sont causes de nombreuses plaintes totalement justifiées des riverains, ainsi que des biffins eux-mêmes, puisque leurs conditions de vies et de travail sont rendues extrêmement difficiles et dangereuses. C'est donc ce type de gestion qui installe durablement ces problématiques. En 2010, l'ancien préfet Michel Gaudin assurait devant le Conseil de Paris qu'" il faut également que l'on aboutisse à une forme de régulation", et demandait "faut-il déterminer de nouveaux emplacements réservés à ces activités ?". En 2012, l'étude régionale sur les biffins viendra répondre positivement à cette question (4). Notre expérience dans l'organisation de marchés des biffins confirme cette réponse.

En effet, l'association AMELIOR s'est créée en 2012 autour de biffins qui réclament une véritable place en ville. Après avoir participé à de nombreux vides greniers et expérimenté un petit marché hebdomadaire d'une quarantaine de places durant plusieurs mois, l'association organise depuis mars 2013 un marché des biffins tous les mois sous la halle couverte du marché Croix de Chavaux à Montreuil. Les biffins adhérents ne vendent que de la récup', participent à la bonne tenue et au nettoyage du marché, en lien avec les services de propreté de la Ville. "Aux côtés de l’association Amelior, la ville de Montreuil entend lutter contre les exclusions donnant un cadre légal à l’activité des biffins, qui contribuent à la valorisation ou au recyclage des objets qu’ils récupèrent." (5)
 Dans le cadre de cette gestion associative faite par des bénévoles et les biffins eux-mêmes , certains des élus d'arrondissements et du conseil de Paris  sont venus rencontrer les biffins et constater la réussite d'une gestion inclusive et respectueuse des riverains, des biffins et de leurs activités. Les problèmes d'hygiène, de sécurité et d'aménagement de l'espace public sont précisément ceux que vient résoudre l'organisation collective.

L'organisation de la gestion des déchets, allant de la collecte des ordures ménagères et des encombrants à l'incinération - pour laquelle le contribuable paie des taxes - est elle-même à redéfinir. Les biffins luttent contre le gaspillage par la récupération, en amont de la collecte municipale, de biens abandonnés, "res nullius" qu'ils ne prennent à personne, mais qu'ils sauvent de l'incinération. Ils les remettent dans le circuit économique en les déballant sur l'espace public, permettant à leurs acheteurs de s'équiper à bas coût, et trouvant là le moyen de vivre dans des conditions décentes, respectueuses de l'accès aux droits fondamentaux et de la dignité humaine. A ce titre, les biffins et leurs acheteurs, acteurs historiques de l'économie du recyclage et de l'occasion, ainsi que les habitants des quartiers dans lesquels ils exercent, méritent respect et soutien, plutôt que l'abandon social, le dénigrement, le déni de droits, l'exclusion systématique et l'oppression dont ils sont victimes. La nécessité d'inventer un statut pour les biffins est une évidence (6)

Tout le monde s'entend à dire que la répression policiere est inefficace dans le temps, injuste humainement et coûteuse pour les deniers publics; que la pauvreté n'est pas un crime, que l'injustice est un scandale… Ce bel accord doit se concrétiser, surtout quand des solutions existent et qu'elles ont fait leurs preuves.
Nous appelons la maire de Paris Mme Anne Hidalgo et ses adjoints élus au Conseil de Paris ou en Conseil d'arrondissement, en charge de la lutte contre l'exclusion, de l'espace public, du commerce, de l'économie circulaire et de la propreté, à prendre d'urgence leurs responsabilités concernant les biffins habitants et exerçant à Paris (7).

Nous invitons M. le commissaire du 20eme arrdt et Mme la maire du 20e arrdt, ainsi que tous les acteurs et collectivités concernés, à se réunir autour d'une table ronde pour libérer ce métier, utile à la cohésion sociale et à l'économie du recyclage.

Association Amelior, lundi 14 juillet 2014


(1)  Association des Marchés Economiques Locaux Individuels et Organisés du Recyclage    http://amelior.canalblog.com/.

 (6)http://aurore.asso.fr/publications/Bull95/files/assets/basic-html/page1.html
  (7) http://manonloisel.blog.lemonde.fr/2012/11/04/joelle-et-gisele-biffines-de-la-porte-de-montreuil/ 

Bien à vous,
cordialement

pour l'asso AMELIOR
le conseil d'administration et membres du bureau.