Montreuil : trouvailles et petits gains au marché de la biffe

un chinois biffin devant son etal de marché

Montreuil, samedi 9 février. Le marché des biffins, encadré par l’association Amelior, se tient une fois par mois sous la halle du marché. LP/Gwenael Bourdon

Encadré par l’association Amelior, ce marché dédié aux objets de récupération offre une alternative aux vendeurs à la sauvette.

Sur les carrés de tissu étalés au sol, les baskets voisinent avec des poupées d’enfant, des chargeurs de téléphone, des CD, des bandes dessinées, un peu de vaisselle, des pièces de quincaillerie… La marchandise est hétéroclite, les prix imbattables. En ce samedi matin, le marché des Biffins attire la foule, sous la halle de la Croix-de-Chavaux à Montreuil.

Ce grand rendez-vous de la récup’, encadré par l’association Amelior, offre une alternative aux vendeurs à la sauvette. Ici, contre un abonnement à 5 € le m, ils peuvent s’installer en toute tranquillité. « C’est un moyen pour eux de survivre, il y a des gens ici qui n’ont rien, pas de RSA, pas de papiers », explique Abdel, l’un des bénévoles d’Amelior, qui a lui-même pratiqué la vente à la sauvette.

« On trouve de tout, ici, et à tous les prix »

Le lieu a ses habitués. « On trouve de tout, ici, et à tous les prix », assure Ibrahima. Le retraité montreuillois, ancien gardien d’immeuble, vient de conclure une affaire : il achète plusieurs cylindres de serrure, à moins de 10 € la pièce. « Il faut apprendre à marchander, glisse-t-il malicieusement. J’ai proposé un prix, le vendeur a refusé, je suis parti, il m’a rattrapé avec une autre proposition… » Venu épauler un ami, le vendeur, Ali, prend aussi parfois un emplacement pour son propre compte. « Ça m’arrive de gagner 40 à 50 €, et parfois rien du tout. Ça dépend des objets que je récupère », confie l’homme qui vivote aussi de missions d’intérim.

Un moyen de survivre

Un peu plus loin, une retraitée plie et replie avec soin des vêtements sortis d’une valise. Ce sont des pantalons de bébé, des pulls, « qu’on m’a donnés ou que je ne porte plus, précise-t-elle aussitôt. Moi, je ne fais jamais les poubelles. » Elle vient régulièrement au marché des biffins, pour tenter d’arrondir sa maigre retraite (500 € après une vie passée à faire des ménages). « Mais aujourd’hui, j’ai à peine gagné 6 € », soupire-t-elle.

Sous la halle, tous les emplacements sont pris. Les bénévoles et salariés d’Amelior, en gilets orange, se chargent d’apaiser les conflits entre vendeurs et acheteurs, et veillent à la bonne tenue du marché.

Une maman qui passe offre à son petit garçon une figurine en plastique. Laurent s’accroupit devant un étal, pour scruter les objets. « Moi, je viens ici pour chiner. On trouve toujours des petits trésors ici », confie ce journaliste pigiste. Il ouvre son sac pour détailler sa récolte du jour : « Un chargeur à énergie solaire, qui fonctionne avec n’importe quel appareil ayant un port USB. Je l’ai payé 3 €. Et puis ce rasoir ancien, dont le tranchant n’est pas abîmé. Il a un beau manche de corne. » Il jette un œil approbateur sur le fouillis qui l’entoure : « C’est super, ce marché. Ça permet le développement d’une économie qui ne pourrait pas exister sans cela. Plein d’objets finiraient à la poubelle… »

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UNE ÉTUDE POUR VANTER LE TRAVAIL DES BIFFINS

Chaque mois, 200 biffins s’installent sous la halle de la Croix-de-Chavaux à Montreuil pour un marché organisé par l’association Amelior. Loin des ventes à la sauvette qui se tiennent ici et là dans l’est parisien, et notamment dans le quartier du Bas-Montreuil.

Une récente subvention du Syctom, l’agence métropolitaine des déchets ménagers, a permis à l’association de faire réaliser deux études sur ce marché : une sur la prévention et la gestion des déchets, la seconde sur le profil sociologique des biffins et de leurs vendeurs. Samuel Le Cœur, président de l’association, compte prochainement les présenter publiquement.

L’observation fine de ce marché, institué en 2013, montre par exemple que les chiffonniers apportent une pierre importante à l’édifice encore branlant du recyclage, pourtant porté par des politiques européenne et nationale.

20 t de produits présentés à la vente

Selon cette étude, en une journée, 20 t de produits collectés dans les poubelles sont présentés à la vente. Cinq tonnes sont vendues, une tonne est glanée en fin de marché, une tonne est récupérée par Amelior pour être recyclée et une tonne est apportée à la déchetterie.

« On nous parle aujourd’hui de Mois sans supermarché, d’opération sans sac plastique… Les biffins ont des sacs d’occasion pour leurs clients. Ils montrent à la société qu’on peut acheter des biens d’occasion plutôt que du neuf », poursuit Samuel Le Cœur.

Un moyen de subsistance pour 200 familles

Surtout, ce marché « organisé » permet à 200 familles de vivre. Et d’expliquer que 80 % des biffins ne sont pas inscrits à Pôle emploi, 56 % sont mal logés ou sans logement et que 50 % n’ont pas d’autres ressources que la biffe. « Ce sont des professionnels, ils savent faire ce métier », défend le président d’Amelior.

Une parade contre les marchés à la sauvette

Quant aux nuisances régulièrement évoquées par des riverains de marchés à la sauvette, elles pourraient être évitées si ce type d’initiatives se multipliait. « Le jour de notre marché, il y a beaucoup moins de vente à la sauvette à porte de Montreuil. La foule qui vit là souffre des nuisances à cause de l’inorganisation et de la répression. Si les biffins bénéficiaient d’un minimum de sécurité, on pourrait commencer à travailler en commun », défend Samuel Le Cœur.

Amelior est la seule association soutenue par le Syctom, qui aide par ailleurs des ressourceries. « A partir du moment où on nous présente un projet sur le réemploi, ça nous intéresse toujours, explique l’Agence métropolitaine des déchets ménagers. Ces déchets réemployés sont autant que le Syctom n’a pas à traiter. »